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 Welcome to the grave [Libre]

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Aaron L. Spencer
Nouvelle Tête...
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MessageSujet: Welcome to the grave [Libre]   Lun 20 Aoû - 4:58

    - Je t'en supplie, laisse-moi tranquille, je t'en supplie ! Je...

    L'enfant bredouille, bafouille, titube et trébuche, les larmes piteuses dégringolant par cascades. Replié contre le mur, il ressemblait à un animal. Un chien. Même pas. Un vieux bâtard boitillant, effrayé par son maître, dominé. Écrasé. Piétiné. Aplati. Un vieux chien galeux abandonné sur le bord de la route, blessé mais pas achevé, dévoré aux tiques et aux maladies, à l'oeil un peu fou. Un vieux chien étalé sur la chaussée, suppliant du regard, appelant à la bonté humaine, à une bonne âme pour le sauver. Personne, personne, personne ! Qu'on le laisse crever, il est sûrement malade. Regarde-le, comme il est laid et faible ! Non, vraiment. Et si personne ne voulait le sauver, personne ne semblait décidé à l'achever, à en finir. Abréger ses souffrances. Enfin, la fin ! Et son bourreau rit. Il hurle de rire à s'en briser les côtes. Il savoure, se délecte. Il jubile. L'extase. Enfin. Là, sous ses yeux. Le corps ridicule et déjà presque sans vie de son frère, acculé, sans issue, sans répit, sans espoir. Un rat dans un labyrinthe. Et il était le minotaure. Il n'avait jamais tant existé. Vivant au possible. C'était ça que coûtait la vie ? Une tombe pour une renaissance ? Le marché lui semblait équitable. Une âme viciée par la luxure et l'ennui contre la naissance d'une âme nouvelle, libérée des angoisses de l'existence. Il se sentirait enfin quelqu'un lorsque les yeux de sa mère viendraient lécher son visage pour la toute première fois.

    Foutaises. Lloyd serra les dents. Le plaisir que lui avait procuré son meurtre était presque totalement effacé dans la douleur causée par l'attitude et les mots de sa mère. Tu n'as jamais existé, qu'elle avait dit. Fermer les yeux. Se reprendre. Souffler. Et à présent, ils l'envoyaient loin d'elle, loin d'eux, loin de tout, à tout jamais. Adieu, l'ignorance froide, la voix implacable et distante, l'attention dissipée, capturée par tout ce qui n'était pas son fils. Adieu la chaleur qui ne lui était pas destinée. Adieu, adieu le silence glacial de sa chambre, de ses repas, de sa vie. Il était là, en partance pour une destination inconnue, ignorant s'il était sensé revenir un jour, mais il avait cru comprendre que non. Peut-être que c'est mieux ainsi... La voix désuète et douce lui vrilla le crâne, et son regard changea tellement que le garde qui le surveillait recula d'un pas. P... Pour eux... Nouvel éclat de verre. De rage. Poings et dents serrés, il se força au calme. A un calme agité, un calme de tempête, mais un calme quand même. Les gardes n'auraient aucune pitié pour lui s'il manifestait le moindre signe de violence. Il aurait juré de se venger, il aurait juré de tous les tuer, s'il les avait revus. Tous les deux. Des traîtres, des ignobles traîtres qui l'avaient précipité dans sa chute, qui l'avaient mené par la main jusqu'à ce monde et l'avaient poussé du haut de la falaise sans lui dire comment déployer ses ailes. Ils avaient ri de sa chute comme on rit d'un bon film. Voilà ce qu'il ressentait. Il leur en voulait. Arrêter d'y penser. Ne pas y penser. Penser à autre chose. Quoi ? Rien, rien! Ne penser à rien.

    Au bruit rassurant du bateau qui le conduisait en enfer, au roulement des vagues, à la discussion animée qu'entretenaient deux hommes non loin de lui. Aux oiseaux qui volaient haut, haut dans le ciel. Voilà à quoi il se mit à penser, détendant immédiatement son visage pour y laisser un fin sourire. Il n'avait plus de passé et plus d'attaches, pas de futur non plus, simplement un instant présent dont il se délectait. Le nez vers le ciel, il se dit vaguement qu'il aurait voulu être un oiseau. Un bel oiseau aux plumes bleutées, comme les yeux de sa mère. Du sang dans le plumage, le moineau... Il tiqua un peu, mais sa bonne humeur semblait impossible à entacher, à cet instant précis. Et il savait que ça ne durerait pas, aussi s'attela-t-il à en profiter au maximum. Comment être heureux dans un tel instant ? Une aberration, le bonheur, là où il était, là d'où il venait, là où il allait. C'est pour ça qu'il en profitait. Il n'avait pas idée de ce qui l'attendait, il ne pouvait pas imaginer. Une cellule en solitaire et quelques repas infects ? Très bien, ça ne le dépayserait pas trop.

    - On y est.

    On le rudoya un peu, on le bouscula, mais il avait l'habitude. La vue qui s'offrait à lui effaça momentanément le sourire de son visage, mais il se força à continuer de profiter. Profiter autant que possible. C'est ça, profite! Il n'entendit même pas, trop occupé à combattre une angoisse qui venait de lui serrer la gorge. Vers quoi marchait-il aussi sereinement ? Connaissant sa mère, et son bijou de défunt fils, si elle avait eu son mot à dire dans l'affaire, elle aurait tué père et mère pour qu'on l'envoie au pire endroit du monde. Tuer père et mère, tu dis ? C'est le mot "tuer" qui lui griffa la conscience. Il avait tué. Lui qui s'était juré de ne jamais, ô grand jamais faire mal à qui que ce soit, il avait tué. Non, ce n'était pas vrai, ce n'était pas lui. Et comme à chaque fois qu'il réfléchissait à la question, il se trouvait impuissant à essayer de s'expliquer et de se convaincre que quelqu'un d'autre vivait en lui et agissait pour lui.

    Alors qu'il était perdu dans ses pensées, il tomba sur une porte. Face à une porte. La porte. La porte qui allait sceller son sort à jamais. Il ne s'attendait à rien de terrible, juste un cachot, un tunnel sans lumière. Quelque chose où il allait pourir, mais pas vraiment souffrir. Il décrépirait en silence jusqu'à ce que, au choix, la mort ou quelqu'un vienne le délivrer. Il s'imaginait chuter lentement dans les méandres de l'oubli et du silence, oubliant le ciel, les oiseaux, les vagues. Il poussa la lourde porte dont le grincement le fit sursauter, et hésita un instant avant de poser un pied symbolique à l'intérieur. Il n'était pas tendu, plus vraiment inquiet. Après tout, il l'avait mérité. Même Lloyd semblait se tenir tranquille. Il ne sentait pas ses habituelles protestations, il ne sentait pas la colère bouillir au fond de son ventre, il ne sentait presque qu'un apaisement: Il pouvait tout recommencer dans le silence, ici. Voire mieux, il pourrait tâcher d'exister aux yeux de quelqu'un. Loin de sa mère et de son aura maléfique, libéré d'un frère qu'il avait toujours exécré et qui l'avait toujours exécré, loin d'un lycée où il n'était qu'une bête de foire, un monstre capturé pour le bon plaisir de ces messieurs dames. Oui, il se sentait étrangement calme, et le sourire qui l'avait quitté devant l'influence sinistre du bâtiment redécora instantanément son visage. Son visage balafré, son visage aux cicatrices encore fraîches, de quelques jours à peine. Et puis des plus vieilles, souvenirs des défaites passées.

    Avec sa moue d'enfant perdu, il chercha naïvement l'accueil, où on lui indiquerait sa chambre pour qu'il y dépose ses affaires. Tu t'es cru en vacances ou quoi ? Il devait admettre qu'il avait raison. Ne se démontant pas, il croisa quelqu'un qui passait à vive allure, il le héla mais l'autre se contenta de lui jeter un regard noir qui le fit tressaillir. Le même regard qu'il se savait avoir parfois. Le silence qui régnait semblait lui murmurer des choses. Il l'entendait, se délecter de sa perdition, se tordre de plaisir sous des évènements qui lui échappaient encore. Aaron sentit un frisson le traverser alors qu'il restait planté à l'entrée de ce grand hall, le regardant avec un émerveillement teinté d'appréhension. Les murs semblaient s'éloigner à mesure qu'il les regardait, comme si, même en le voulant, il ne pourrait jamais sortir de ce hall. Hall dans lequel il n'était pas franchement rentré, comme un invité reste sur le pas de la porte le temps qu'on l’accueille.

    Et puis, des bruits de pas. Un, deux, un, deux. Les pas se rapprochaient. On venait l'accueillir, le guider. Son sourire s'embrasa de nouveau, comme s'il n'attendait qu'une vague braise pour consumer tout son soûl. De manière presque imperceptible, il marquait chaque pas d'un hochement de tête, tentant de prévoir le moment exact où il devrait se manifester. Lui sauter à la gorge. Il ne se sentait ni proie, ni prédateur, et cet environnement, sans lui sembler amical et familier, semblait le mettre en confiance. Petite souris dans une grande cage. C'est pas parce que tu vois pas les barreaux qu'ils sont pas là.

    Il attendait, patiemment, son sourire si naturel scintillant au milieu d'un théâtre des horreurs dont il n'avait pas bien lu le résumé, dont il ne se croyait même pas spectateur, comme on parcourt des yeux le synopsis d'un mauvais film avant de l'oublier totalement, il n'avait pas la moindre idée de l'endroit où il avait mis les pieds.
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Keiji Kitade
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MessageSujet: Re: Welcome to the grave [Libre]   Lun 20 Aoû - 19:48

Comme à son habitude, Anguish puait le cadavre. Et si Keiji appréciait habituellement l'odeur de la mort, ces jours-ci elle devenait répugnante. Les bâtiments eux-mêmes semblaient plus fatigués et ternes qu'à l'accoutumée. L'été sur l'île avait été particulièrement étouffant. Même les mauvaises herbes avaient pourri sous le soleil brûlant. Une épidémie avait décimé les dortoirs et continuait de sévir dangereusement parmi les jeunes qui tombaient comme des mouches. Un jeu de domino cruel dont personne n'était à l'abri. Le personnel, dont les surveillants, se terrait plus que jamais. L'infirmerie et les rares médicaments qui s'y trouvaient leur étaient exclusivement réservés, comme si leur vie valait encore ce sacrifice. Foutaise. L'orgueil, la vanité, le désir de puissance, rien n'avait de sens. Tous n'étaient plus que des rats mordant la poussière en espérant survivre un jour de plus, les yeux hagards et le ventre creux. Ils pouvaient tous crever, personne ne se souciait plus d'eux, même ceux qui avait programmé leur isolement. Les regards étaient vides, sans aucune compassion, les lambeaux de muscles traînant un reste d'énergie s'acharnaient à se fuir plutôt qu'à se soutenir par peur de la contagion. Seule la maladie avait un semblant d'existence dans leurs yeux. La maladie et la mort formant cette peur éprouvante qui les serraient tous à la gorge, épuisant les plus battants, les vidant de tout espoir. Elle était belle l'arrogance et la haine qui les avaient presque tous habité. Avaient-il eu vraiment besoin d'en arriver là pour comprendre que tout ça était inutile ? Qu'ils se battaient chaque jour contre le vent et l'ignorance ? Qu'ils étaient seuls contre l'univers ? Contre l'absurdité de la vie ? Même la torture ne leur semblait plus aussi répugnante. Qui se préoccupait encore du chant des oiseaux, de la beauté d'un paysage ? Peut-être encore quelques rêveurs, quelques optimistes... ceux qui ont cette fois inébranlable qu'un lendemain existe toujours, cette pensée qui leur permet encore de lutter et de vivre, enterrant les cadavres. Après tout, dans les situations les plus terrifiantes, les plus invalidantes, l'avenir appartient à celui qui a cette volonté n'est-ce pas? A celui qui n'abandonne jamais...

Keiji n'était pas un optimiste, il ne regardait pas les couleurs somptueuses recouvrant les ailes du papillon, mais il était obstiné. Il ne comptait pas offrir sa carcasse aux mouches si facilement. Mourir, peut-être, c'est inévitable mais pas comme ça. Il n'était pas le seul à avoir eu l'idée de fuir dans les bois après avoir vu ces visages livides, trempés de sueurs, ces yeux éteints, ces membres asséchés et flétris, dépouillés par les charognards et la rayonnante armée volante. Il avait eu l'humilité de reconnaître qu'il ne pouvait pas lutter seul, que face à ce fléau, il n'était maître de rien. Qui alors aurait voulu attendre son heure au milieu des autres à guetter l'apparition des premiers symptômes ? Les premiers jours, il n'avait pas cru qu'un rien pouvait engendrer un tel désert humain. Pensif, il avait observé une araignée faire sa toile durant ses heures de solitude, prouvant que la vie pouvait continuer d'exister. En se réinstallant sur son même fauteuil, quelques jours plus tard, il avait vu son cadavre, un de plus. Il fallait partir, baluchon sur le dos. De toute façon, il n'y avait plus personne à rendre fou. Enjambant les corps meurtris, une étoffe sur le nez, il avait retrouver l'air libre et la sueur dégoulinante des bains de soleil. Installé dans les coins les plus sombres, il avait laissé le temps s'écouler au rythme des besoins primaires, vivant comme un chien errant en manque de sang et de nicotine. Parfois prendre du recul peut avoir du bon... mais s'il se comportait comme un vieil ours, Keiji ne comptait finir sa vie à la Robinson. Chaque jour, il vidait les fourrés, cherchant une ombre à martyriser comme le voulait la vie qu'il s'était construite. Mais c'est seulement un jour où il marchait dans l'eau, tôt un matin qu'il s'approcha d'une mouette en décomposition échouée sur le sable. Il s'agenouilla et apprécia le spectacle de ces os rejetés à la vue, de ces entrailles pourries, de ces plumes salies. Cette fois, la mort à l'état pure, reprenant le contrôle, réduisant les corps pour en reprendre une totale possession lui sembla intéressante. Lui qui privilégiait la douleur, les derniers instants volés à sa finalité se trouvait contredit dans ses croyances. Un sourire se dessina sur ses lèvres et il ramassa les restes de l'oiseau pour retourner à Anguish. L'heure avait sonné.

Passant la lourde porte, il fit le tour des lieux, ouvrant les portes et les fenêtres sur son passage. Certains semblaient avoir commencer à tenter de débarrasser les lieux et à leur donner une nouvelle vie. Sous un gros draps trainaient encore plusieurs corps en attente. Les surveillants s'étaient probablement remués non décidé à mourir de faim plutôt que de maladie. Ils donnaient leurs ordres en fixant les caméras. Faiblement, la vie reprenait son cours. Les traces de cendres masquaient désormais la sécheresse du sol. Après une période de quarantaine, les ravitaillements avaient repri, même si le cuisinier ne prenait pas encore la peine d'en faire bénéficier ses petits prisonniers. Keiji retira le drap et s'approcha des cadavres odorants. Cette fille aux cheveux blonds. Il l'étala sur le sol, glissa sa main gantée sur son corps puis doucement, il lui retira ses vêtements un à un. Il ne ressentit pas la douce excitation de la voir frémir de peur, cette gamine n'existait plus et pourtant il lui offrait toute son attention. Pour être honnête, le spectacle était dépourvu de sensualité ou de beauté. La rigidité d'un cadavre glacé comme il avait pu en connaître dans le passé avait fait place à une peau rougie voir noirâtre, l'abdomen gonflé était presque ouvert, comme dévoré de l'intérieur, une tâche verdâtre s'étendait jusqu'au thorax. Sa peau comme brûlée se décollait. Son visage semblait avoir gonflé. Keiji s'installa à même le sol et la fixa un long moment. Non décidément, la mort était bien une fin en soi. Il déposa l'oiseau sur sa poitrine, étalant le reste des ailes puis s'éloigna, ses pas claquant sur la pierre avec un léger écho. La salle de garde était fermée à clefs. Keiji donna des coups dans la porte pour attirer l'attention et finit par se faire ouvrir. L'entrée était bien gardée, un petit espace de désinfection avait même été mis en place, comme quoi il restait un endroit semi-civilisé dans ces lieux. Une fois, lavé, rasé et shampouiné, Keiji enfila des vêtements propres puis franchit la porte du fond. Il ne prit pas la peine de faire une phrase, réclamant juste des cigarettes et ne répondit à aucune remarque du technicien toujours à son poste. Ce dernier lui passa néanmoins les bandes vidéos les plus marquantes, comme s'ils ne s'étaient jamais quittés. Faut dire que l'homme avait la particularité de toujours tout savoir et cet échange faisait partie de leurs habitudes. Ils parlaient rarement, aussi froid l'un que l'autre, mais se régalaient des mêmes boucheries. Keiji fuma posément tout en les visualisant. Finalement, tout semblait déjà redevenu comme avant...

Après sa pause divertissante, Keiji était reparti à l'assaut des lieux. Il n'était pas du genre à pouvoir rester enfermé. La télécommande faisait de nouveau peur et réussissait à convaincre les plus paralysés qui s'activaient à tout remettre en ordre pour rendre l'espace viable. Les surveillants, bien protégés reprenaient ainsi leur autorité. Au croisement d'un couloir, il dénicha un type seul qu'il décida de provoquer. Ca faisait trop longtemps qu'il ne s'était pas confronté à la violence physique. L'autre l'insulta, s'énerva. Un coups, deux... peut-être trois. Keiji avait ce regard dur et tranchant sur une attitude assurée et calme. Quand il lui planta son couteau dans le bras, l'autre ne chercha pas plus loin et s'enfuit. Keiji emprunta la même direction sans se presser. C'est ainsi qu'il arriva dans le hall et en apercevant ce type souriant bêtement, il sut qu'il n'avait pas perdu au change. Un nouveau? Ca ne faisait pas de doute. Le visage de Keiji n'eut aucun mouvement, aucune expression précise. Il avança à la même vitesse, posément puis s'arrêta. Le jeune homme avait de la chance, aujourd'hui il aurait de l'intérêt pour quelqu'un. A croire qu'ils avaient tout deux remporté le gros lot. Mais rien ne garantissait que la suite serait tout aussi réjouissante pour l'un ou l'autre. Quoiqu'il en soit, cela faisait longtemps que Keiji n'avait pas vu un sourire aussi niais. Il s'était posté à quelques mètres et posa son regard à la couleur sombre sur lui. Il avait une blessure un peu ouverte sur la joue. Keiji glissa une cigarette à ses lèvres et l'alluma. Il en tira une bouffée bien agréable après son récent régime puis de nouveau l'observa attentivement, attendant peut être qu'il parle le premier. Bienvenue à Anguish.
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Aaron L. Spencer
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MessageSujet: Re: Welcome to the grave [Libre]   Mar 21 Aoû - 1:21

    Le voilà qui poussait la porte. Imbécile. Sombre imbécile. Ne se rendait-il pas compte ? Ne sentait-il pas ? Lui, si précieux et si innocent, ne sentait-il pas le funeste, le morbide, l'agonie qui émanaient de cette île ? Il ne sentait pas les fantômes qui se pressaient contre lui, à l’affût d'un nouveau visage, d'un nouveau gibier ? Leurs yeux de tempête qui le dévisageaient, le bruissement inquiétant du vent, la chaleur étouffante et immuable, comme si tout était mort, ici. Et si Lloyd ne s'inquiétait pas pour lui-même, il ne ressentait pas la même chose pour Aaron. Sa folie, ses pulsions destructrices n'étaient rien, comparées à l'atmosphère qui lui écrasait le coeur. Et si Aaron refusait de cesser de sourire, il apprendrait de lui-même que la douleur qu'il ressentait en permanence n'était qu'une belle croisière. Il plierait sous les autres, Lloyd n'était pas dupe. Il plierait sous le poids de n'importe qui, il aurait plié devant un enfant, un bambin. Il pliait devant son propre reflet. D'une faiblesse à nulle autre pareille, un abîme de jérémiades et de complaintes vaines. Il ne savait faire que ça. La beauté d'un paysage, le chant d'un oiseau, il n'avait que ça comme force. Et c'était si facilement balayé. Quelques flammes et un coup de fusil. Plus d'oiseau, plus de paysage, et plus d'espoir. Jamais. Voilà ce qui se passerait. Et alors qu'il n'osait s'avancer dans ce nouvel habitat, comme le rat reste dans son trou avant de se jeter inconsciemment vers la guillotine, Lloyd semblait presque se tordre de peur sur lui-même. Combien de temps allait-il survivre là ? Ce corps, son corps, si friable et fragile, combien de temps le posséderaient-ils à deux ? Son pâle reflet, angélique et stupide, optimiste à en vomir, qui aurait souri au Diable sans même s'en rendre compte, combien de temps avant qu'il ne disparaisse totalement ?

    Il ne savait pas ce qu'il craignait de cet endroit, il ne savait pas vraiment de quoi il avait si peur. Pourquoi son instinct le poussait à vouloir faire demi-tour à tout prix, à vouloir s'enfuir, loin de la mort qui planait là ? Qui rodait, maîtresse incontestée des lieux et du jeu. Qui se jouait déjà de lui. Des murmures, il croyait entendre ? Il croyait entendre les murmures incompris de l'endroit ? Pauvre fou, pauvre idiot. Comment pouvait-il se mentir autant à lui-même ? Comment pouvait-il croire à tant de bonté ? Ce n'étaient rien d'autre que les borborygmes, les derniers râles d'autres qui s'en iraient bientôt, de ceux qui étaient déjà morts ici, et de tout ceux qui n'en sortiraient pas. Des pleurs, comme une agonie en retard, ou en avance. Même si Aaron ne s'en rendait pas compte, tout content d'avoir de nouvelles résolutions, la panique commençait à lui engourdir les membres, à le paralyser tout entier. Bien sûr qu'il sentait la menace en sourdine. La porte qui se refermait derrière lui avait sonné comme un glas, mais il était trop pur, trop heureux, trop bon pour l'accepter. Trop stupide. Trop hypocrite envers lui-même. C'est ce qu'il avait toujours été. Hypocrite. Bien sûr, c'était enfoui sous un tas de bons sentiments. Mais d'années en années, de sourires en déceptions, il n'avait fait que se duper, se tromper, se convaincant que le monde ne pouvait être si mauvais et que, un jour, s'il le méritait, il aurait enfin le droit au bonheur. Sinon, c'est qu'il ne l'aurait pas mérité, et il se serait contenté d'accepter son sort avec humilité. Détestable. Si sa mère avait été si rebutée à sa naissance, ça n'était pas pour rien. Elle avait peut-être senti, en lui, au fond de lui, la véritable nature sous le bambin inerte. Et elle s'était évertuée à le rejeter, de toutes ses forces, avec toute son âme. Sa vie n'était qu'un mensonge. Une duperie. Et il ne voulait pas le comprendre, même s'il le savait.

    Alors qu'il reprenait consistance en entendant des bruits de pas, il sentait ses ongles plantés dans les paumes de ses mains. Il sentait le malaise insidieux, sournois de l'angoisse, de la terreur. Et s'il tentait de planifier ses mots, de savoir quoi dire pour ne pas importuner et faire bonne impression, il sentait l'orage qui grondait au-dessus de sa tête. Les pas se succédaient, et le bruit chaque instant plus fort lui résonnait dans la tête, dans le ventre. Il était modelé dans la peur. Lloyd, terré, attendait, patiemment, avec délice. Pas le voir mourir, ça non, juste effacer cet ignoble sourire de son visage, lui faire comprendre que rester campé sur ses positions, sans attaque ni défense, ne saurait le mener nulle part. Malgré tout, lorsque la silhouette se détacha dans l'obscurité, il revint à la charge, se débattant dans ses chaines comme un fou dans sa camisole, et le sourire se flétrit un instant, alors qu'il portait une main à son crâne, essayant de repousser l'assaut. Le propriétaire des pas avait enragé Lloyd en l'espace d'un instant, comme un démon qu'on laisse sortir de sa boîte. Un démon désemparé, comme rendu fou aux ultrasons, comme rendu fou sans raison.

    Avaler sa salive. Trainée acide au fond de la gorge. Passer outre les hurlements de colère et de frayeur mêlés. Lloyd finit par se calmer, retournant au fond de sa tanière, silencieux, spectateur. Chien de garde. Aaron ne s'en formalisa pas trop, il lui arrivait souvent de devenir complètement hystérique sans raison apparente. Il pensait que c'était un jeu, pour lui. L’embarrasser à tout instant. Le mettre mal-à-l'aise. Parce que ça lui faisait mal, ça lui déchirait l'âme, ça lui trouait le cerveau, ça le mettait en pièces. Songeant qu'il devait avoir déjà eu l'air assez stupide comme ça, il décida de prendre les choses en main et de s'approcher, non sans jeter un oeil inquiet aux alentours. Regarder des deux côtés avant de traverser. Un sourire plus léger mais toujours aussi désagréablement idiot voulait faire "bonne figure", alors qu'il approchait nerveusement de l'homme qui, de plus près, ne ressemblait pas franchement à ce qu'il s'imaginait d'un gardien de prison. Peut-être n'en était-ce pas un, d'ailleurs. Il voyait les gardiens de prison comme des armoires à glace, une matraque pendue à la ceinture, l'oeil en alerte et la moustache abondante. Stéréotypé, mais c'est l'idée qu'il en avait. Certainement pas un jeune homme tranquillement à fumer une cigarette, certainement pas. Il entendit Lloyd siffler, comme lointain, comme presque effacé: Regarde, regarde-toi. Qui t'aurait imaginé capable d'un tel carnage, hm ? Ignorant le conseil, il demanda, quoiqu'un peu timidement, avec toute l'innocence insupportable dont il était capable:

    - Bonjour... Excusez-moi de vous déranger mais...

    Il respira, ignora Lloyd qui montrait les dents, et reprit, un peu maladroitement:

    - En fait, les gardes m'ont laissé entrer tout seul et du coup je suis un peu perdu, j'aurais voulu savoir euh...

    Qu'est-ce qu'il voulait savoir, déjà ? Serrant les dents sur son incapacité à même faire une phrase digne de ce nom, il réfléchit un instant puis haussa les épaules et finit avec un plus faible:

    - Comment ça se passe, quoi.

    Ridicule! Minable! Il s'attendait à cette réaction. L'autre crachait son venin, l'insultant d'incapable le plus méchamment possible. Vraiment, il aurait juré qu'il hurlait si fort qu'on l'entendait. Comme à chaque fois que Lloyd le réprimandait, il mourait d'envie de se rouler dans un coin jusqu'à ce que la crise passe, jusqu'à ce qu'on le laisse à son non-être et sa nullité habituels. Certes, il avait dû faire une bien piètre impression, mais pourquoi le réprimander autant, pourquoi l'incendier, le calciner de méchancetés. S'en suivait généralement une longue complainte sur l'injustice de son sort, mais il réussit à se contenir. Il était quand même en prison. Et en prison, on ne pleurait pas pour une phrase un peu ratée. En prison, on y venait parce qu'on avait fait des erreurs, des horreurs, pas pour faire la fleur bleue. Peut-être qu'il lui restait un semblant d'amour-propre ou de dignité, au final. Peut-être. Le regard résolument fixé sur le sol, il ne savait plus trop pourquoi il était encore là. Pourquoi il n'avait pas été fichu de se débrouiller seul. Il ne s'était jamais débrouillé seul, aussi abandonné qu'on ait pu le laisser. Il ne s'était jamais débrouillé seul, parce qu'il n'avait jamais rien eu à faire. Un insecte, un cloporte, tout juste bon à écraser du talon.
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MessageSujet: Re: Welcome to the grave [Libre]   Mer 22 Aoû - 18:44

Premier regard échangé dans un silence étouffant. Une légère excitation face à l'inconnu, promesse de nouveauté. Lorsqu'il avait lui-même franchit cette porte, cinq années plus tôt, Keiji haïssait la terre entière. Après avoir vécu ici, il n'éprouvait toujours pas de compassion et d'empathie pour l'espèce humaine ou animale mais il avait découvert qu'il pouvait prendre du plaisir parmi ses semblables et il ne s'en était pas privé. Ne pas ressentir de réelles émotions n'est un vice que lorsque tout contact est évité. La terre est pleine de petits poissons errants tournant en rond dans leur bocal jusqu'à leur dernier souffle. Les balancer dans la mer, les uns après les autres, après les avoir libéré de leurs souffrances était un soulagement satisfaisant. Chaque cris de douleurs, chaque goutte de sang versé devenaient une récompense goûteuse, un délice offert par une nature généreuse. En prenant soin de ces petits animaux écaillés, il avait appris à percevoir et apprécier chacune de leur saveur. Il avait fait naître en lui de l'intérêt pour les mystères révélés dans leur crâne, leurs pensées inutiles et leurs bons sentiments qui les amenaient à d'étranges actions. Ils les avaient laissé nagé plus longtemps parfois afin de découvrir ce qu'ils appréciaient dans leur long voyage répétitif et lassant, dans leurs discours bon enfant, leurs promesses d'amour qui donnaient à certain parfois un étrange courage et une surprenante capacité à se remettre à nager après un naufrage. S'il n'avait pas adhéré à ses découvertes, ces dernières s'étaient avérées particulièrement distrayantes. Et il avait compris que les priver de leur livre d'image était une belle erreur. Ainsi, il s'était mis en tête de les disséquer complètement avant de les livrer à la grande faucheuse. La situation actuelle étant particulièrement frustrante de ce point de vue, il était d'autant plus heureux de voir se pointer un sang neuf rempli d'espérance.

Fumant, l'observant, Keiji étudiait sa silhouette, reniflait son odeur, écoutait le rythme de sa respiration comme s'il cherchait à le comprendre, à l'analyser, à le ficher avant même de l'entendre. L'idée d'une dégustation future était plus proche de la réalité. Il était comme un fin connaisseur devant un verre de vin qui salive en reconnaissant les mélanges qui on déjà su l'émouvoir dans le passé et en imaginant ce qu'ils allaient lui apporter comme plaisir cette fois-ci. Mais le parfum que Keiji préférait était définitivement celui de la surprise et de l'inattendu. Le banc de poisson détenu sur l'île ne l'avait sur ce point que rarement déçu. L'imprévisibilité des êtres humains lié à ces comportements futiles qu'il observait avec détachement. Cette capacité à aimer, à venger, à rire, à pleurer, l'orgueil, la fierté, la peur, la soumission... tant de choses à exploiter. Il vivait de ces cadeaux distribués sans compter et plus il les recherchait chez les autres plus ils se détachaient de lui. Il en formait un livre de mathématique, exploitant de nouveaux calculs mentaux. La raison fait défaut, mieux vaut exploiter la logique. Les signes d'un malaise intérieur étaient nombreux. Le nouveau venu avait la tête en feu. Le son sortit néanmoins avec une certaine douceur exprimant toute sa fragilité. Keiji avait toujours eu un faible pour cette version de l'humanité. Plus ils croyaient en la beauté du monde et plus ils étaient intéressants à décevoir avant de les traîner en enfer. Faire exister l'impossible quitte à risquer l'échec. Mais il avait appris aussi au fil des années qu'il faut de la sincérité pour accepter de rencontrer le diable...

Un sourire amusé, plutôt moqueur mais presque gentil (même si ce vocabulaire n'avait jamais sa signification originale chez Keiji), voilà ce qu'il exprima néanmoins suite à la demande délicate du jeune homme qui avait désormais les yeux cloués au sol. Avouez que sa demande était drôle mais certainement légitime. M'enfin, il n'était certainement pas arrivé ici par hasard, n'est-ce pas? Keiji s'approcha et quand il fut très proche du jeune homme, il passa un doigt sur les cicatrices de son visage. Pour que la dégustation vaille la peine, il fallait y associer tous les sens... le toucher et le goût étaient au final, les plus attirants. Connaître ses raisons ne l'intéressaient pas, ce qu'il allait devenir ici non plus. Il prit néanmoins plaisir à lui envoyer une phrase plus ou moins énigmatique dans l'oreille, après tout, il avait aussi progresser en terme de sociabilité.


- Ca dépend de toi.

Reprenant sa marche, Keiji le contourna s'approchant du mur contre lequel il écrasa sa cigarette, qu'il laissa lamentablement s'échouer sur le sol. De nouveau, il écouta le silence des murs. Pas de cris de douleurs, juste le vide... Il serait peut être bien d'animer un peu tout ça, non? L'asiatique pensa au jeune homme. A ses yeux... oui, ses yeux seraient parfait habités par ces sentiments... ou bien d'autres selon ce qu'il avait réellement dans le ventre... Il se retourna à demi sans prendre la peine de le regarder mais lui adressant néanmoins les mots qu'il prononça.

- Viens avec moi. Je vais te montrer.

Une visite de courtoisie? La politesse et la générosité d'un premier entretien? Ce n'était pas pour Keiji, ni pour une demeure appelée prison mais ça pouvait tromper pour ceux qui avait l'espoir et la foi. D'autres se disaient qu'il fallait peut être agir tout de suite, prouver son potentiel, attaquer ou fuir. De nouveau, il lui laissait ainsi l'opportunité de prendre une décision tout en se gardant le privilège du spectacle. Sans attendre sa réponse, il prit un chemin, une direction... Il faut toujours un premier pas pour franchir l'inconnu. Beaucoup de jeunes têtes à Anguish étaient impressionné par ce lieu qui ne ressemblait à rien de ce qu'ils avaient pu concrètement imaginer. Ce n'était pas une prison banale, personne ne savait comment en sortir, ni comment y survivre. Il n'y avait pas de recettes, pas de règles. Les codes qu'ils avaient appris préalablement n'avaient plus lieu même si certains tentaient de s'y accrocher désespérément. Ici, tout pouvait être réinventé. La seule condition était peut être néanmoins d'accepter cette part noire qui vit en chacun de nous... et encore. Tout pouvait arriver. Une seule chose était certaine... comme partout ailleurs, mais sans doute un peu plus précocement, ils allaient tous mourir. Enfin, pour l'heure, pas d'inquiétude à avoir. La mort avait déjà trop de boulots! Mieux valait commencer par s'amuser un peu et découvrir les lieux. La pierre sale, les couloirs sombres, les vieilles portes en bois abîmés, des traces de sang indélébiles, niveau immobilier, ça valait le coup d'œil. Il ne serait pas déçu.
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Aaron L. Spencer
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MessageSujet: Re: Welcome to the grave [Libre]   Lun 27 Aoû - 23:39

    [HRP: Désolée du retard, la box m'a lâchée et je n'ai récupéré internet qu'hier :/]

    Combien de fois s’était-il noyé dans sa honte, désireux de s’aller disparaitre au fond d’un trou, sous le tumulte des moqueries environnantes ? Il entendait déjà les rires gras, voyait les doigts moqueurs suivre ses moindres mouvements, s’introduire dans la moindre de ses cachettes, le huer en riant jusqu’à ce que mort s’en suive. Dehors, un vague silence, une pause dans le temps, dans le bruit. Le tumulte qui reprend son souffle, qui réfléchit peut-être. Et qu’on exultait à l’intérieur de sa tête, des hurlements de rire pour chacun de ses battements de cœur. Les yeux baissés sur un abîme de peur, il n’osait qu’à peine respirer en attendant la sentence. S’il était très enclin à l’espoir, le désespoir semblait n’être jamais loin derrière, tapi dans son ombre à attendre le moindre tressaillement, la moindre faiblesse pour lancer ses armées et ses obus à l’assaut des derniers rayons de soleil à l’intérieur de sa tête, même nichés au plus profond de ses souvenirs ou de son cœur, enfouis à l’abri de tous les regards. Cette fatalité traquait les dernières choses positives où qu’elles se terrent, le laissant instantanément vide de tout sourire et de tout espoir. Pourtant, les moqueries pouvaient sembler bien fades face au massacre d’un être humain. Malgré tout, un éclat de rire pouvait être plus dévastateur que nombre de volées de coups. La douleur physique, la violence gratuite, n’abîmaient rarement plus que le corps, là où les mots se répandaient dans la tête comme un poison dans les veines, obscurcissant tous les horizons.

    Pourtant, rien. Ni remarques acerbes, ni sifflements de mépris, ni éclats de rire, ni railleries cyniques. Rien. Même s’il était inquiet quant à la suite, il n’allait certainement pas se risquer à relever un œil. A la place, il sentit un corps se rapprocher. Préférait-il les coups à la moquerie pour que les petits imbéciles dans son genre apprennent à tenir leur langue ? Pétrifié. Paralysé. La tête toujours baissée, la nuque offerte à la hache ou aux remontrances, ses yeux s’affolaient, cherchant de tous côtés à saisir un aperçu de la situation.

    Mais il était et restait un éternel et incorrigible optimiste et il avait trop foi en l’être humain et en la vertu de ceux de son espèce pour rester persuadé qu’il allait être frappé pour une phrase de travers. Certes, il était prisonnier, mais il avait droit à un minimum de respect, non ? Comme tout être humain, hein ? Il se rassura donc naïvement et reprit un peu consistance. Suffisamment pour glisser un œil vers son mystérieux, et jusque-là silencieux, interlocuteur, et suffisamment pour se rendre compte dans un sursaut que celui-ci s’était considérablement rapproché. Cette proximité, plus que de le surprendre, le mettait mal-à-l’aise. Tout le monde restait religieusement loin de lui, et il ne savait absolument pas ce qu’il devait faire. Avec un peu de chance, il allait faire comme tout le monde, ne pas le voir et le traverser, comme un spectre, comme l’ombre d’un arbre sur le sol, comme un caillou un peu pointu sous la chaussure. A peine changeant dans l’environnement, pas assez pour qu’on le remarque franchement mais assez pour sentir un vague changement, une brise fraiche désagréable. Mais non, on le sondait, on ne regardait pas au-delà, on le regardait lui.

    Sueur froide. Sensation exquise de nouveauté et terrifiante d’inconnu. Touché. Un doigt lui effleurait le visage, traçant les cicatrices qui striaient celui-ci. Chaque frôlement de peau lui donnait la sensation d’être brûlé à l’acide, comme s’il avait sous son doigt un morceau de lave qu’il étalait sur son visage. Pourquoi il faisait ça ? Il aurait dû se sentir heureux, comblé, qu’enfin on le voit et on le remarque. On savait qu’il était là, son corps était une entité physique bien réelle. Il était dans le monde, il aurait dû être content. Il avait toujours voulu ça. C’était, presque, son plus grand rêve ! Comment pouvait-il être aussi hésitant, effrayé même ? Un peu plus et il aurait tremblé de tout son corps comme une enfant devant son bourreau. Parce qu’on se débattait à l’intérieur. Ca hurlait à la ruse, à la duperie, à la méfiance. Dans un éclat de rire, et puis il repartait de plus belle. Il regardait à présent le jeune homme avec un mélange d’émerveillement et de méfiance. Il s’extasiait de sentir les limites de son propre corps, mais il se méfiait de… De quoi ? Il n’en savait rien, c’était absolument absurde.

    Murmure. Au creux de son oreille. Mystérieux et limpide. Ca dépendait de lui. La situation dépendait de lui. Ca ne lui était arrivé qu’une fois, et ça ne s’était pas franchement bien terminé pour tout le monde. Mais on lui confiait une tâche. On reposait quelque chose sur ses épaules. Enfin ! C’était utopiste, c’était stupide, mais il y croyait : Il avait le pouvoir de changer quelque chose, d’interférer avec les actions qui allaient avoir lieu. Pourtant, il n’avait pas la moindre idée du mode de fonctionnement à adopter. Quelle réaction changerait quoi ? S’il était sage, poli et serviable, on lui rendrait sans doute la pareille. Tout le monde aime les gens gentils et sages qui ne font pas de vague et se montrent dociles comme des enfants endormis. Voilà ce qu’il allait faire. Etre comme d’habitude. Et on le remercierait, on le récompenserait. Peut-être qu’on le regarderait une nouvelle fois ! Il commençait presque à se sentir à l’aise et confiant, son visage perdant aussitôt toute trace de tension pour laisser apparaitre un croissant de bonheur, comme d’habitude. Un foutu sourire indélogeable et insupportable.

    Ectoplasme. On lui était passé au travers quand même. Le jeune homme l’avait contourné, comme s’il l’occultait et qu’il évitait un arbre en travers de sa route. Aaron le suivit des yeux, n’ayant ni tout à fait perdu espoir, ni tout à fait retrouvé confiance. Il suffisait d’un rien pour le déséquilibrer. Il n’était rien qu’un brin d’herbe à la merci de tous, qui pliait sous le vent et qu’on pouvait arracher sans même avoir conscience de son existence. Machinalement. Par besoin de destruction. Il observa la cigarette s’écraser contre le mur et le mégot tomber au sol, sans que l’autre ne semble daigner y faire attention. Il dut se concentrer très fort pour résister à l’envie d’aller ramasser le déchet pour trouver une poubelle. Après tout, on ne semblait pas être très attentif à la propreté. Le silence était lourd, et Aaron avait complètement oublié qu’on lui avait parlé. Oppressé par ce vide, il regardait la cigarette sans vraiment la voir.

    Son. L’espace d’un instant, de quelques mots, le bruit avait repris tous ses droits. Le jeune homme releva les yeux vers l’asiatique et entrouvrit la bouche de surprise. Il allait lui faire visiter ? Il allait lui montrer les locaux ? Ravi, il s’exclama :

    - Oh super ! Merci beaucoup monsieur euh... Monsieur. C’est super gentil ! Désolé de vous embêter, hein !

    Imbécile. Sa naïveté et sa sensiblerie étaient des plus vivaces et des plus extraordinaires. Il croyait vraiment et avec toute la sincérité dont il était capable, qu’on allait gentiment lui montrer le coin, lui expliquant comment fonctionnait l’établissement et qu’on finirait par gentiment l’emmener dans une jolie chambre (le mot cellule ne lui venait même plus à l’idée) avec un sourire et un « A bientôt ! ». Qu’on le jette dans sa cellule pour qu’il se taise et qu’on ne l’ait plus dans les pattes semblait bien plus réaliste, et pourtant ça ne pouvait pas lui effleurer l’esprit. C’était impossible. Plus maintenant. Il aurait pu le penser quand la culpabilité venait l’étreindre ou que Lloyd rôdait, mais il avait retrouvé cette joie de vivre bornée qui lui était si propre et si aveugle. Très sélective. On ne voit que ce que l'on veut bien voir, on ne comprend que ce que l'on accepte de comprendre.

    D'un pas enjoué, il se lança à la suite de son guide, qui était d'ailleurs parti sans lui. Il le rattrapa, et s'installa sagement derrière lui, bien décidé à ne plus faire de vagues. Il regardait vaguement aux alentours, regardant un décor qu'il ne pouvait pas voir mais que Lloyd enregistrait dans ses moindres détails, à la fois effrayé et excité par les hypothèses qui l'effleuraient quant à la provenance de ces traces rougeâtres un peu partout. Aaron, lui, ne voyait que la grandeur de l'endroit et s'imaginait facilement se perdre.

    Soudainement, il demanda, comme s'il parlait à un inconnu rencontré au bar:

    - Sinon, vous bossez ici ?

    Histoire de faire la conversation. Parce que l'écho de leurs pas se répercutait dans sa tête, rebondissait d'une paroi à l'autre pour lui tordre le cerveau dans tous les sens. Il n'avait pas réfléchi, continuant de regarder aux alentours. Le son de sa propre voix l'horrifia. Que venait-il de faire ? Ne s'était-il pas juré d'être calme et sage et silencieux ? Il était déjà bien gentil de lui faire visiter, il n'allait pas en plus avoir à subir ses questions, si ? Confus, il bafouilla:

    - Non, j'ai rien dit. Je me tais. Pardon. Désolé.

    Et il baissait la tête, pinçant les lèvres pour éviter de dire d'autres stupidités du même genre. Ce qu'il pouvait se maudire par moments. Comment était-ce possible d'être aussi... Minable ? Détestable ? Ridicule ? Il secoua la tête. Rien ne changerait donc jamais ? Les bons moments ruinés et la nullité exacerbée, toujours ? Il souhaitait juste que son guide accepterait de l'ignorer et continuerait sans relever ses élucubrations. Épatant de mièvrerie, hm? Lloyd était fou de rage, mais il s'efforçait de rester tranquille. Cet endroit lui faisait un effet terrible, et il sentait le danger, la peur, la violence et l'extase qui grandissaient au fond de lui. Pas encore bien définies, mais vagissantes déjà, tâtonnantes et avides.
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Keiji Kitade
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MessageSujet: Re: Welcome to the grave [Libre]   Dim 9 Sep - 12:44

Alors que leurs pas résonnaient lourdement le long des couloirs vides, Keiji se grisait de cette présence nouvelle, impatient de le déballer, comme un enfant au pied du sapin de Noël. La surprise était alléchante. Cet homme, aux traits torturés, à l'âme perdue qui se présentait avec innocence et désarroi. L'ambiguïté de son apparence et de son discours le rendait particulièrement attirant aux yeux de l'asiatique. Ainsi, il appréciait cette balade semi-silencieuse améliorée par l'ambiance sombre voire sinistre des lieux. Le nouveau venu avait présenté une joie inappropriée à sa proposition de le suivre, il avait même évoqué une prétendue « gentillesse » de sa part et comble de l'inconvenance, il l'avait remercié avant de s'excuser du dérangement. Keiji lui tournait déjà le dos à cet instant, mais il avait tout de même réprimé toutes expressions sur son visage. Par habitude, sans doute. En réalité, ces propos l'avaient enchanté, lui rappelant ceux de Darren ou de Sasha qui possédaient tout deux à la base la même naïveté et avec lesquels il ne s'était jamais ennuyé, bien que les chemins parcourus à leur côté étaient très différents et le plaisir d'autant plus grand. L'oiseau était donc de bonne augure et il s'en frottait les mains. Voilà qui lui donnerait l'occasion de se dérouiller un peu. Il en avait bien besoin après ces dernières semaines d'inactivités.

Keiji se sentait bien. Si Anguish était un enfer pour beaucoup, il était devenu son paradis, qu'il ne quitterait pour rien au monde. A peine avait-il posé les pieds sur cette terre étrange, qu'il avait pu approfondir la définition du plaisir. La peur dans laquelle il avait pourtant vécu durant des années s'était totalement évaporée pour laisser place à une excitation sans limite. Petit à petit, il s'était découvert, consolidé, construit une nouvelle identité. Le dégoût, l'humiliation, la haine s'était retourné et avait pris de nouvelles figures. Il avait puisé dans ses faiblesses pour développer sa force. Plusieurs années s'étaient ainsi écoulées, durant lesquels il avait évolué et aujourd'hui, il vivait pleinement en toute conscience, raison pour laquelle il avait été capable de se préserver. Il avait fait des erreurs comme tout le monde, il avait frôlé la mort plus d'une fois comme tout le monde ici, mais rien n'avait pu l'arrêter. Il était connu et redouté pour être responsable d'infâmes tortures et les morts qu'il avait provoqué ne se comptaient plus. Keiji se jouait de la mort ou de la vie au choix. Les autres étaient comme des pions sur un échiquier géant, blanc ou noir, il décidait de leur sort en quelques minutes. Pour ce teint blafard, la décision avait été vite prise.

S'il travaillait ici? Cette fois, Keiji esquissa un discret sourire moqueur. Décidément, ce type s'avérait effectivement prometteur dans la stupidité. De quelle réalité sortait-il pour être aussi doué dans sa catégorie? Il dut néanmoins le réaliser lui-même puisqu'alors que Keiji restait silencieux, il se reprit en effet le suppliant d'oublier cette réplique désastreuse. Keiji de toute façon n'avait pas réagi, continuant juste d'avancer vers son propre but, comme il en avait l'habitude. Au fond, cela dit, la question n'était pourtant pas si idiote, pas vrai? L'asiatique n'était simplement pas un bon interlocuteur. Officiellement, après tout, il travaillait là n'est-ce pas? Même s'il l'avait probablement oublié lui-même, il avait été nommé surveillant, enfin sous-surveillant comme vous voulez, n'ayant plus vraiment l'âge de jouer les adolescents. Mais, quoiqu'il arrive, Keiji n'écoutait les ordres de personne et n'en faisait qu'à sa tête, ne prenant de la réalité que ce qui l'arrangeait. Plaisir avant tout, pas vrai? A ce propos, il s'arrêta à hauteur d'une porte, quelques minutes plus tard et se retourna vers le nouveau qu'il fixa, plongeant ses yeux noirs dans les siens, sans prendre la peine de se montrer rassurant.


- Entre là-dedans.

Keiji avait choisi de le placer directement en situation d'acteur, histoire de s'offrir un aperçu de ce dont il était capable. Quoiqu'il en soit, il n'était pas utile de lui voiler la face. Il semblait suffisamment loin du stade habituel de conscience pour avoir besoin de l'entretenir davantage or il était l'un des leurs. Une confrontation brutale devrait donc être plus amusante et plus révélatrice dans ces circonstances. Ainsi, il l'avait amené à traverser Anguish et ses odeurs de putréfaction, pour le conduire jusqu'à cette salle bien particulière qui avait toujours été sa préférée. Il ne se souvenait plus de sa première visite, de sa découverte de ce lieu parfait mais il savait qu'il n'avait regretté aucun de ses passages quelque soit l'expérience vécue.

Keiji le laissa donc pousser la porte lui-même et franchir l'entrebâillement avant de se glisser derrière lui, refermant la porte sur son passage dans un bruit sourd. Il tourna alors l'interrupteur qui était relié à une vieille ampoule faiblarde accrochée au centre du plafond. Ce n'était pas un piège mais une provocation. La pièce était sincèrement révélatrice de la vie à Anguish. Keiji avait conduit le nouveau dans la salle de torture. C'était une pièce, ni trop petite, ni trop grande. Deux pans de murs étaient recouverts d'étagères pleines d'outils en tout genre. Une table pleine de sang séché et dont les coins comportaient des liens se trouvait au centre. La signification de l'ensemble était assez évidente, semblant toutefois sortir d'un décor de film d'horreur. La construction d'une telle salle pouvait paraître surprenante mais elle avait toujours été très utilisée. A l'origine, elle était conçue pour les surveillants afin qu'il vienne punir les pensionnaires désobéissants mais la technique moderne leur avait simplifié la tâche en leur offrant des télécommandes, beaucoup moins fatigantes et très efficaces. C'est donc les pensionnaires eux-même qui avaient pris possession des lieux s'entretuant entre eux histoire de leur faciliter encore plus le travail, personne ne s'en était plaint.

Au fil des années, Keiji avait appris à diversifier ses plaisirs. Au tout début, seul les corps l'intéressait, comme des bêtes qu'on éventre sans se soucier de leur âme. Il jouissait aux sons des hurlements de douleurs et à la vue et la chaleur du sang qui coulait sur ses mains. La beauté d'un corps en transe qui se courbe de douleurs et qui se débat jusqu'à étendre ses blessures... la douceur de cette peau qu'on arrache et qu'on frappe. Le couteau était alors son arme favorite et il tranchait sans écouter le désespoir et les supplications. Il crachait sa colère et n'en sortait qu'un plaisir violent et acharné dont l'aboutissement survenait à l'instant de la mort. Puis, il avait pris conscience de la puissance des mots. Il avait pris goût à la parole et son besoin de dominance avait trouvé d'autres voies pour s'épancher. Il avait toujours su que la douleur la plus violente n'était pas forcément physique mais il avait mis du temps à l'appliquer et il s’entraînait toujours à améliorer sa cruauté. Keiji était encore jeune et son expérience ne lui semblait toujours pas suffisante pour atteindre de plus hauts sommets encore. Longtemps, il était resté frustré de voir ses efforts d'anéantissement insuffisants face à la force que l'homme trouve pour se relever. Mais le désespoir n'était pas encore prêt de l'atteindre. Le temps, même s'il était compté, était en sa faveur.

Ainsi, Keiji s'avança dans la pièce le plus naturellement du monde, comme s'il lui présentait la cuisine. D'ailleurs, il ouvrit quelques tiroirs, prêt à lui offrir une petite collation. Mais ce qu'il en sortit n'était pas très digeste. Cela dit, ça pouvait bien servir à une préparation... Il aiguisa la lame du couteau avant de le poser sur la table, puis continua avec la suite : ce lourd bâton en fer, cette large scie, un scalpel, un fouet, une lame fine et tranchante et autres outils qui ne ressemblaient à rien de très connu. Il leur donna à tous un coup de neuf, petit nettoyage tranquille et soigné, laissant un peu de temps à son visiteur. Puis lorsque le ménage fut terminé, il s'appuya de ses deux mains sur la table et posa un regard neutre mais profond sur le jeune homme dont le visage paraissait plus blanc sous cette lumière faible.


- Lequel tu préfères?

Keiji n'avait pas véritablement anticipé son choix. Il ne cherchait plus à tout contrôler, il aimait de plus en plus se laisser surprendre par lui-même et par les autres. S'il avait simplement voulu écraser et s'acharner sur le nouveau, il ne lui aurait pas posé de question. Il n'avait pas l'intention de se contenter de l'attacher sur la table et de lui faire la peau. Il voulait seulement s'amuser un peu... et pour l'heure, observant le visage de son adversaire, il n'était pas déçu. Le sonder, le comprendre, c'était une tâche un peu trop complexe au fond, Keiji se contentait de s'adapter, tentant toujours malgré tout de tirer son épingle du jeu. Des cinq sens, le toucher restait néanmoins son préféré... mais Aaron avait son mot à dire. Oui, tout dépendait de lui, depuis le début.
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Aaron L. Spencer
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MessageSujet: Re: Welcome to the grave [Libre]   Sam 15 Sep - 3:03

    Puanteur. Des couloirs dans lesquels ils déambulaient se dégageaient de virulentes odeurs pestilentielles. Il reconnaissait là un mélange de pourriture et de chair humaine, de sang, d'autres choses bien plus sales, peut-être. Il n'en savait rien, il ne s'en rendait pas vraiment compte, trop occupé à essayer de se convaincre que tout allait bien. Et en effet! Une visite de courtoisie sympathique, ou son interlocuteur -qui était sûrement gardien de la prison- pardonnait même ses braillements futiles d'enfant trop joyeux, trop pressé. Un enfant étranglé d'une angoisse qu'il ne comprenait pas, et son cerveau envoyait tous les signaux positifs possibles pour essayer que cela passe inaperçu. Une crise d'angoisse à peine le pied posé en prison n'était sans doute pas la meilleure chose à montrer, aussi il fallait être silencieux, calme, positif, presque impatient. Impatient... Même s'il ne savait pas vraiment ce qui les attendait, Lloyd semblait avoir compris qu'ils n'étaient pas partis pour visiter un superbe salon datant d'on ne sait quel roi d'on ne sait quel pays avec un guide présentant chaque détail d'un habitat qui lui est cher et dont il connait les moindres détails, comme dans les films. Ou alors ce ne seraient pas les mêmes détails. Ca, ça semblait certain. Les murs et l'odeur n'engageaient pas à ça, et le silence de son guide non plus. Il se dit avec amertume que l'expression "Aimable comme une porte de prison" s'appliquait étrangement bien au jeune homme qui marchait devant lui. Non, il ne devait pas penser ça ! Il était déjà bien gentil de lui faire faire la visite ! Il semblait d'ailleurs ne pas vraiment se soucier s'il le suivait ou pas. Mais il n'avait pas l'intention de fuir, de toute manière. Il était un gentil chien suivant son maître où qu'il le mène, les yeux fermés, content d'être vivant et de savoir où aller, qui ne demandait rien de plus qu'un chemin à suivre et une attention de temps à autre. Un clébard à l'agonie. Et qui se raccrochait aux branches, aux moindres semblants d'espoir qui fleurissaient çà et là, désireux de garder la tête hors de l'eau alors que la personne à laquelle il s'accrochait était celle qui lui appuyait sur la tête. Il errait donc dans ces couloirs putrides et glacials comme il errait entre deux univers. Il avait un pied de chaque côté de la ligne, et son esprit faisait de la balançoire entre les deux. La balançoire grinçait, grondait, grognait. Les cordes s'effritaient, elle allait lâcher. Le tout était de savoir de quel côté il allait s'écraser face contre terre. Du côté utopique et merveilleux d'un "Je vais bien tout va bien" mensonger, ou du côté d'une réalité cruelle et agressive qui cherchait déjà à le mettre à l'épreuve, comme pour évaluer ses forces ?

    Le silence était épais, lourd, étouffant. Aaron avait la vague impression que, s'il tentait de hurler ou d'appeler à l'aide, le silence fondrait sur lui pour l'empêcher de s'en sortir. Pour l'empêcher de remuer le mutisme des lieux, de secouer la cage dans laquelle on l'avait lancé. Il n'était plus si sûr d'avoir envie d'arriver. Peut-être qu'il aurait dû se débrouiller seul. Peut-être qu'il n'aurait pas dû se montrer aussi idiot. Peut-être que les prisonniers n'avaient pas le droit de parler ou pas de mot à dire ou tout simplement pas de droits. Non, ce n'était pas possible. Ils restaient des êtres humains avec des besoins et des droits, on ne pouvait pas les leur enlever. Non, au pire, il allait le jeter dans une cellule et le laisser là tout seul pendant plusieurs jours. Mais rien que cette idée était déjà terrible à imaginer. Il se voyait, comme à son habitude, mort aux yeux de tous, enfoui dans la noirceur reculée d'une cellule où on lui jetterait un ou deux bouts de pain par jour sans un mot ou un regard. L'ignorance et l'indifférence avaient toujours été ses pires ennemis, de toute manière. Peut-être que ce n'était que ce qu'il croyait, peut-être qu'il y avait bien pire comme souffrances, mais rien ne lui avait jamais fait plus mal, alors il s'en tenait à cela. Peut-être allait-ce changer, peut-être finirait-il par désirer qu'on le laisse tranquille, qu'on l'oublie, mais c'était peu probable. Ca lui semblait peu probable. Il avait beau chercher, il ne voyait pas ce qui pouvait être pire. Il était pétri et noyé dans l'abandon et l'oubli, il les avait craints et maudits toute sa vie, persuadé que rien ne pouvait être plus douloureux que de voir le regard de sa mère lui passer à travers alors qu'elle faisait semblant de le regarder. Rien de plus douloureux que de la voir oublier son couvert de temps en temps, voire sa simple présence. Rien de pire que de les voir partir tous les trois en vacances parce qu'il fallait garder la maison. Et de voir, jour après jour, année après année, cet imbécile, ce prétentieux, ce morveux, cette erreur lui voler un amour qu'il méritait, y avait-il pire ressenti ? Beaucoup trouvent que l'amour maternel est parasitant, polluant, et pas si important, mais tous ceux là en ont toujours eu un minimum. Les autres savent. Savent qu'on ne peut pas vivre sans. Qu'on s'accroche au moindre de ses regards, qu'on recherche la moindre de ses attentions, qu'on fait tout ce qui est en notre pouvoir pour essayer de se faire aimer plus, un peu, juste un peu plus. En vain. Tous les efforts anéantis. D'un détournement de regard, d'un demi-tour un peu vif, d'un geste d'impatience, même d'une simple absence de réaction elle pouvait détruire des mois d'efforts acharnés. Pouvait-on seulement être aussi transparent ?

    Interaction. On l'invitait à agir. A avoir une incidence. Mais ça ressemblait plus à un ordre. Deux yeux sombres plantés dans les siens, et il se sentait obligé, plié, déjà mu par une peur ou une obéissance vivaces. Un petit noeud au fond de l'estomac: Il avait peur de mal faire. C'était stupide. Ouvrir une porte ne devait pas être au-dessus de ses compétences, pas vrai ? Et pourtant, si son interlocuteur avait plus d'attentes que cela ? S'il attendait de lui de l'initiative ou une quelconque réaction ? Non, il allait obéir platement et sagement, conformément aux ordres. Il se demanda vaguement pourquoi son guide n'avait pas ouvert la porte lui-même mais il jugea que l'heure n'était pas aux questionnements mais à l'action, alors il s'exécuta, pénétrant dans la première étape de sa visite guidée.

    La pièce était sombre, mais elle ne semblait ressembler en rien à un réfectoire ou une grande salle ou même une cellule, mais comme il n'y voyait rien, il se gardait de tout jugement. Une violente douleur lui tordit le ventre lorsqu'il entendit la porte se refermer derrière lui, comme si un glas avait sonné, comme si on venait de l'enfermer dans un four. D'ailleurs, lorsque la lumière s'alluma, cette impression fut plus vive et il eut un mouvement de recul. S'il n'avait pas été paralysée par la terreur ou par on ne sait quel sentiment de dévotion et d'obéissance, il se serait jeté sur la porte et se serait enfui (de manière totalement illusoire) à toutes jambes. Mais il resta pétrifié sur place, comme statufié. L'angoisse se répandit comme une traînée de poudre, et une sueur froide commença à perler au creux de son dos. Un rire désespéré manqua de franchir ses lèvres, ainsi qu'une réplique du style "Ah génial, vous tournez quoi comme film ?". Mais la vision de son guide, qui était finalement plus un bourreau, s'avançant dans cette pièce comme on parcourerait son salon lui fit ravaler sa langue. Il avait l'impression qu'il allait se décomposer. Les outils sur les étagères, la table qui semblait prête à accueillir son cadavre, le sang qui serait bientôt recouvert du sien. Quelque part dans sa tête, l'espoir et la raison murmurèrent d'une même voix "Ca n'existe pas. Quelque chose comme cela ne peut pas exister. Ce n'est pas humain." Mais il fallait se rendre à l'évidence, son premier contact avec sa nouvelle vie risquait d'être plutôt violent. Comment était-ce possible ? Comme une telle chose pouvait-elle exister au vingt-et-unième siècle ? C'était une aberration, pas vrai ? Les humains n'étaient plus ces monstres assoiffés de sang prêts à torturer leurs semblables sans aucune autre forme de procès ? Pour quoi, deux mots de travers ? Non, il allait forcément se réveiller. Il arriva presque à regretter son geste. S'il n'avait pas découpé son fraternel, peut-être serait-il encore dans son inexistence habituelle, ce serait mieux. Non.

    Il voulait fermer les yeux. Détourner son regard de ce spectacle. Mais voir son guide apprêter ses outils, aiguiser ses lames, comme un bon cuisinier prépare ses ingrédients pour vous régaler les papilles, ça réveillait chez lui son double, son cauchemar, son enfer. Cela réveillait son monstre qui se délectait du spectacle avec une fascination malsaine, se plaisant à imaginer la peau tranchée, les râles de douleur, les pleurs étouffés. Il avait au fond de l'oeil cette petite étincelle, cette lueur folle qui luisait, fort, plus fort. Et si la peur l'engourdissait toujours, si une terreur sans nom le faisait presque s'évanouir, il sentait grandir cette envie irrépressible de voir le sang couler, de sentir la douleur, l'extase. Aaron était déjà résolu, résigné, presque prêt à s'offrir, à quémander une certaine clémence. Et puis, au fond, peut-être même que cela lui plaisait, comme situation. La souffrance le rendait incroyablement vivant, incroyablement tangible, et il ne voyait pas pourquoi cette fois serait différente. Au détail près qu'il ne serait pas celui qui manierait le couteau, et qu'il serait à la merci des volontés destructrices de son bourreau. Mais Lloyd voulait plus. Le sang, le combat, l'odeur des corps qui se débattent et s'acharnent, qui s'abîment et se déchirent. Des tressaillements de révolte lui firent serrer le poing. Que pouvait-il faire ? Il n'avait que la moitié d'une volonté à se défendre, et aucune force.

    Il avait patienté en silence, comme un condamné attend la sentence, à écouter le bruit de sa future souffrance se répercuter sur les murs. Il avait l'impression d'entendre les secondes s'écouler lentement. Etait-il serein ou déjà mort ? Difficile à dire, mais il se disait qu'il pouvait au moins économiser son énergie. Il avait vu suffisamment de films pour être persuadé que s'il se jetait sur la porte, elle serait fermée à clefs et qu'il userait ses forces pour rien, alors il patientait. Peut-être aurait-il une occasion, une faible occasion de s'échapper, allez savoir. Ou alors il tenterait de rendre les choses moins douloureuses. Et puis Lloyd n'avait qu'une envie, se jeter dans la gueule du loup. Il avait effleuré, du bout des doigts, son fidèle couteau, qui semblait bien ridicule comparé aux instruments merveilleux -d'horreur, mais merveilleux quand même- qui s'étalaient devant lui. C'était rassurant, il avait au moins ça. C'était peut-être pour ça qu'on lui avait laissé. On savait que là où on l'emmenait, ce ne serait qu'une bien maigre défense et une encore plus maigre attaque, même si cela avait suffit à faire de son frère un puzzle.

    Faire un choix. On lui proposait de choisir l'outil de sa souffrance. Ca aurait pu sembler totalement insensé. Comment choisir parmi de tels outils comme on choisirait un pantalon ? Toujours partagé entre une peur innommable et une excitation morbide, il avança vers les instruments, les examinant plus attentivement. On voyait déjà se profiler les prémices d'un changement. Il n'avait plus ce sourire abruti sans avoir adopté l'attitude piteuse et pleurnicharde qu'il avait dès qu'il avait peur. Il était blême, mais attiré, aimanté. Il avait l'oeil plus sombre et le visage plus grave, plus mûr, mais ça ne pouvait être qu'une impression. Ses gestes étaient plus nerveux, plus vifs, plus empressés. Il effleura du bout des doigts quelques outils, s'attardant plus longuement sur tout ce qui pouvait trancher. Il avait l'impression d'être un artiste avec un crayon lorsqu'il découpait la peau, lorsqu'il sentait le tissu se déchirer sous une simple pression, laissant place à quelque chose de neuf, quelque chose qu'il avait crée de ses mains. Il aurait voulu être chirurgien. Mais il savait qu'il n'aurait pas pu. Résister à la tentation de trancher un peu plus, de voir un peu plus de sang couler, non. Ca n'était pas ainsi qu'un chirurgien sauvait des vies. Les chirurgiens n'étaient pas des artistes, ils n'étaient que les garagistes du corps. De simples outilleurs. Ils ouvraient puis refermaient. Lui voulait ouvrir pour contempler. Admirer la fragilité du corps, admirer les possibilités infinies. C'était ça qui attisait la passion de Lloyd pour les lames.

    Il se saisit du scalpel, assailli de vieilles images de son père lui montrant -comme s'il était normal de montrer comment découper le corps humain à un enfant de six ans- comment l'utiliser, le tenir, l'appliquer sur la peau. Son attitude n'était absolument pas offensive, mais il n'avait pas non plus prit la peine de demander la permission, il ne se sentait pas vraiment en conflit, plus vraiment en danger. Il ne se sentait plus vraiment dans la réalité, obnubilé par l'objet qu'il tenait et observait avec admiration. Il appuya la lame au bout de son doigt, comme l'avait fait son père sous ses yeux pour lui montrer comme c'était pratique et précis. La sensation était exquise, mais Aaron gémissait, pleurait, suppliait qu'on le laisse tranquille. Ses jérémiades n'avaient presque plus aucune incidence sur le cours des évènements.

    Il leva les yeux vers le jeune homme qui l'accompagnait, fit pivoter le scalpel de sorte que la lame se trouve contre sa paume et qu'il lui en tende le manche comme l'exigeait la politesse, et lui présenta l'outil de sa destruction, plantant à son tour ses yeux dans ceux de celui qui allait devenir son adversaire ou son assassin. Lorsque le contact du métal le quitta, un frisson d'appréhension lui remonta la colonne vertébrale, et il eut du mal à empêcher sa main de trembler. Peut-être réalisait-il seulement la folie de ce qu'il était en train de faire ? Peut-être qu'il se rendait compte qu'il tendait le fusil à l'exécutant ? Il avait surtout conscience que, s'il ne choisissait pas, l'autre choisirait à sa place, et il devait essayer de tourner la situation à son avantage, ou au moins de l'adoucir et de la rendre la moins désagréable. Il avait appris, pas vraiment à apprécier, mais à supporter et à profiter de la douleur causée par le scalpel.

    Il fit quelques pas en arrière, réinstaurant une distance entre eux, aussi temporaire soit-elle. Comment allait se passer la suite des choses ? Allait-il le faire s'allonger et l'attacher, de gré ou de force, lui coupant ainsi toute défense, ou allait-il préférer à la torture simple un combat dans lequel sa victime avait, de toute manière, peu de chances de s'en sortir? Quoi qu'il en soit, il sentait le contact rassurant de sa propre arme et la balançoire finissait de s'user, pendant que Lloyd savourait sa victoire presque acquise et qu'Aaron hurlait à la mort de sa petite voix criarde qui, bientôt, s'éteindrait.



    [Désolée pour le pavé ><]
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Keiji Kitade
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Pourquoi es-tu à Prison of anguish ?: Pour le plaisir! Faux... mais c'est le cas à présent!
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MessageSujet: Re: Welcome to the grave [Libre]   Sam 31 Oct - 13:32

[Le temps s'est largement écoulé et voilà qu'aujourd'hui je retombe sur ce texte et me régale à sa lecture... Même si personne ne lira cette impression, je m'excuse de ne pas t'avoir répondu, au point que je le ferais presque maintenant... me voilà avide de découvrir la suite de cette fascinante rencontre... Mille excuses donc, je laisse mon imagination à ses délires... On s'est quand même vraiment bien éclaté sur ce forum ! J'adore ! Merci à vous tous si vous repassez par là un jour !]
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Shean Kurtis
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Prison of anguish
Pourquoi es-tu à Prison of anguish ?: Viols, meurtres, drogue, cigarettes, perversité... la liste est longue !!
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MessageSujet: Re: Welcome to the grave [Libre]   Mer 27 Jan - 19:39

KEIJI !!!!!!

* Lui saute dessus parce que tout est permis. Fuck. *

(t'inquiète je supprimerai ça sir le topic, un jour, reprend vie et je l'espère sincèrement pour vous deux. C'est du grand art Wink)

_________________
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Shean Kurtis
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So sexy, hum ?

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Ezequiel F. McMortensen
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Pourquoi es-tu à Prison of anguish ?: Pour avoir aimé à sa façon.
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MessageSujet: Re: Welcome to the grave [Libre]   Ven 29 Jan - 22:32

(Je suis ravi de voir que je ne suis pas le seul à retourner parfois sur le forum pour lire d'anciens RP's par pure nostalgie... Désolé, les gars, je venais juste m'incruster et partager vot'bonheur 8D. Je sors !)
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